Années enfumées

alsajin52-art1Interdite depuis l’indépendance, la consommation de cannabis ou takrouri est restée dans la mémoire collective comme une coutume non nocive mais plutôt conviviale. De nos jours, il est à savoir que la drogue douce, n’est plus qu’un phénomène mondain. Elle touche toutes les couches sociales et plus particulièrement les jeunes, qui sont dans le collimateur de la police.

Selon des chiffres officiels, 90 % des jeunes entre 10 et 18 ans ont eu accès au cannabis dans la rue ou chez eux. Les plus jeunes sont attirés par la colle. Pourtant, le centre de Jebel el-Oust, à 40 km de Tunis, prévu pour la désintoxication est fermé depuis 2011. les raisons de sa fermeture restent inconnus mais montrent que le pouvoir ne fait rien pour sauver les victimes de la toxicomanie.

Aujourd’hui comme sous l’ère de Ben Ali, la législation pénale tunisienne en vigueur continue à servir la répression afin de contrôler la population et surtout toute voix contestataire. Chaque jour, des citoyens sont arrêtés à cause de la loi n°52 du 18 mai 1992 qui pénalise la consommation de cannabis (Zatla). Cette loi prévoit aux infractions de détention, usage et commerce des substances toxicomanogènes un traitement spécifique qui déroge aux règles admises pour l’ensemble des infractions pénales. L’évaluation de l’aspect préventif de cet instrument juridique, considéré trop rigide, ne semble pas concluante, a posteriori, en matière d’incitation au sevrage et à la réhabilitation.

Cette loi prévoit des dispositions spéciales et des sanctions spécifiques pour les substances dites vénéneuses. La loi 92-52 du 18 mai 1992 relative aux stupéfiants établi la liste des produits considérés comme stupéfiants ; et maintient les sanctions vis-à-vis des consommateurs et des détenteurs pour usage personnel (art.4). Elle introduit la sanction de la seule fréquentation des lieux de consommation (art.8). Et elle confirme l’interdiction du bénéfice des circonstances atténuantes au profit des « contrevenants » en matière de stupéfiants (art.12).

Art.4 : Sera puni de l’emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de mille à trois mille dinars, tout consommateur ou détenteur à usage de consommation personnelle de plantes ou de matières stupéfiantes, hors les cas autorisés par la loi. La tentative est punissable.
Art. 8 : Sera puni de l’emprisonnement de six mois à trois ans et d’une amende de mille à cinq mille dinars, quiconque fréquente sciemment un lieu affecté et aménagé pour l’usage des stupéfiants et dans lequel il en est fait usage.
Art. 12 : Les dispositions de l’article 53 du code pénal ne s’appliquent pas aux infractions prévues par la présente loi.

Il n’est pas besoin de flagrant délit. Lors des arrestations, un dépistage urinaire est effectué presque systématiquement. S’il révèle des traces de tétrahydrocannabinol (THC), substance active du cannabis dans le corps d’un suspect (et qui met quelques semaines à disparaitre), des poursuites sont engagées automatiquement. Par contre, ce test ne distingue pas entre un sevrage et une réhabilitation.

L’ancien régime de Ben Ali a utilisé ces lois afin de contrôler la jeunesse contestataire. Continuer à les appliquer, prouve encore une fois que le système policier et répressif est toujours en place.

Sur les ondes d’une radio privée, le directeur des prisons, qui a d’ailleurs été démis de ses fonctions depuis, a suggéré la dépénalisation pour les consommateurs qui souvent sont des jeunes. Il a expliqué que la majorité des victimes, une fois en prison, s’initient à la délinquance et connaissent ensuite des difficultés de réinsertions sociales et professionnelles.

“La justice semble, en effet, instrumentaliser la consommation de cannabis de manière préoccupante. Dès qu’il s’agit de jeunes, le test d’urine est devenu systématique, même s’ils sont mis en examen pour d’autres motifs”, Anas Ben Hriz, médecin hospitalier.

Nous ne cherchons pas à encourager la consommation des drogues ni trouver des excuses pour la justifier. Cependant, nous pensons qu’il serait beaucoup plus adéquat de mettre en place un contrôle des réseaux d’entrée de ces substances à travers nos frontières. Une politique de prévention à tous les niveaux serait plus équitable que de faire payer les consommateurs qui ne sont que des victimes en fin de compte.

Par cette logique de punition disproportionnée, supposée détourner les gens de la consommation des drogues, on ne fait que détruire des vies au lieu de chercher à attaquer les racines du problème. Nous pouvons, à travers une réforme de la loi soigner les racines du problème.

Cet acharnement policier et judiciaire sur le peuple tunisien à travers la loi 52 doit prendre fin. Nous accusons la classe politique tunisienne et demandons que cette injustice cesse immédiatement à commencer par la réforme de la loi n°52, et ce en avortant la peine d’emprisonnement pour les consommateurs. Ensuite par la prévention et l’intégration des victimes de la loi dans la société.

One thought on “Années enfumées”

  1. Tout d’abord, je vous remercie infiniment pour cette initiative (je m’y attendais impatiemment)…
    J’ai une petite rectification (je n’en suis pas si sûr, mais vaut mieux le dire, si je me trompe dite-le moi): Je crois que le cannabis a été interdit à partir des années 1910 (donc sous le prétoctorat français). C’est à vérifier.
    Sinon, je voudrais préciser que la guerre contre les consommateurs de Cannabis est voulue, car si nous observons objectivement les procédures adoptées par la police et la justice, on voit bien qu’ils ne se prennent jamais aux géants de l’industrie pharmaceutique, ou bien à la corruption au sein de ces sociétés, aux abus et au trafic de médicaments, on n’a jamais vu un policier à la porte d’une pharmacie traquant ceux qui achètent de la Codéine par exemple. Bref, la loi 52 ne concerne pas que le cannabis, elle concerne moins d’une centaine de produits psychotropes.

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