Consommation du cannabis en Tunisie, il est grand temps d’en débattre !

Le cannabis en Tunisie et la loi 52

La prohibition de la consommation du cannabis en Tunisie, remonte à la période de l’indépendance ! Pourtant sa consommation, était plus ou moins tolérée jusque dans les années 60, ainsi dans les quartiers populaires de la médina comme Bab Jdid, Bab el Mnara, ou Bab el Khadhra, et pour beaucoup, sa consommation faisait partie de la convivialité quotidienne et rituelle, génératrice de liens sociaux solides et profonds. H.M,65 ans, dont 31 passés sur les camions à faire le tour de toute l’Europe, se rappelle : « De la bonne beu circulait, elle venait d’Algérie, rien à voir avec l’actuelle merde compressée! À Bab Jdid, on avait l’habitude de fumer en pleine rue, l’odeur du haschisch pouvait se confondre facilement avec celle d’un type de cigarette thérapeutique, vendue fût un temps en pharmacie… ainsi quand on nous posait des questions, on pouvait simplement dire qu’on était entrain se soigner ! Des fois dans la maison d’un ami, on se partageait un bel calumet tous ensemble. En ces temps lointains, la police n’osait même pas faire des descentes ». Le prix, pour une quantité suffisante à confectionner deux joints, est à peine de 5 dinars (2,5 euros en moyenne), mais si le dealer est un ami, pour le même prix il peut en fournir une quantité plus importante, et de la bonne qualité, alors qu’aux étrangers au quartier, il ne se fait pas de scrupules à refourguer de la mauvaise. Le lieu principal de deal de la « zatla » est la zone de sidi Mansour, où les « malfrats locaux » circulent souvent en compagnie de molosse qu’ils tiennent en laisse, alors que c’est dans la zone de Mellassine, que circule la drogue dure.

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Une rue à Bab Jdid Photo: Patrizia Mancini

Avec l’évènement de la dictature de « Ben ALI », la répression est devenue de plus en plus pesante, même vis-à-vis des consommateurs de cannabis ! Offrant au pouvoir d’ultérieurs moyens de contrôle social vis-à-vis des jeunes des quartiers populaires. Avec l’adoption de la loi 52 du 18 mai 1992, se dessine le passage net vers doctrine de la tolérance zéro, vis-à-vis des consommateurs, et en même temps, se met en place un formidable instrument de chantage à l’encontre de tout le vivier d’informateurs et d’espions où puisait les services de sécurité, épine dorsale du « système Ben Ali ». La loi 92-52 du 18 mai 1992, prévoit pour les infractions de détention, pour utilisation propre ou commerce, des substances stupéfiantes ou narcotiques, un traitement spécifique, qui déroge aux règles admises pour l’ensemble des autres infractions pénales. En effet, et comme le dit l’article 12 : les dispositions de l’article 53 du code pénal, ne s’appliquent pas aux infractions prévues par cette loi, ce qui veut dire que pour ces crimes, les circonstances atténuantes ne peuvent s’appliquer, alors qu’elles le sont bien pour des crimes bien plus graves, ainsi l’infraction, reste inscrite dans le casier judiciaire de l’inculpé.

Art 4 : sera punit d’une peine d’emprisonnement d’un an à 5 ans, et d’une amende de 1000 à 3000 dinars, quiconque consomme, ou détient pour utilisation personnelle, plantes ou substances stupéfiantes, sauf dans les conditions prévues par la loi. Même la simple tentative est punissable ! il apparaît évident qu’une large marge de manœuvre est ainsi offerte à qui devrait définir ce qu’est « une tentative ». Art 8 : sera punit d’emprisonnement de 6 mois à 3 ans, et une amende de de 1000 à 5000 dinars quiconque fréquente, en toute connaissance de cause, un endroit destiné et équipé pour l’utilisation des stupéfiants et dans lequel il en est fait usage ! Plus tard la tunisie se dotait des appareils pour l’analyse des urines qui auraient dû être utilisés dans les contrôles anti-dopage ! Pourtant ils n’ont jamais été utilisés dans ce sens, mais ont par contre servi exclusivement à mesurer le niveau de TetraHidroCannabinol (principe actif du cannabis) chez tous ceux qui venaient à être arrêtés pour consommation de stupéfiants, mais aussi, et tout à fait arbitrairement, chez tous les jeunes arrêtés pour d’autres motifs, et ce jusqu’à nos jours de post-révolution !

Le rôle de la Police

F.L du Quartier de Bab Mnara, est entré et sorti de la prison de Mornaguia à 4 reprises, de 1998 à 2002, accusé de simple consommation, sans même qu’on ait trouvé des traces de « zatla » sur lui ! « Ceux de la drogue, sont stigmatisés et maltraités plus que les autres détenus « dit-il, et de rajouter « la maltraitance commencent avec les analyses d’urines, qui étaient faites au demeurant sans demander le consentement, on me faisait boire de force des litres d’eau, si je n’arrivais pas à pisser rapidement » « Qui pouvait se le permettre, payait un policier pour pisser à sa place, et en sortir ainsi blanchit » « Les coups commençaient à pleuvoir dès l’arrivée au SAMU, et continuaient au commissariat, où il y avait une pièce dédiée spécialement à l’accueil des « drogués », suspendus au mur, il y avait plusieurs modèles de bâtons, et le policier de me demander de choisir celui avec lequel je voulais être battu » « Une fois, on m’a aspergé d’eau froide, et on m’a pulvérisé un gaz sur les parties génitales, j’avais l’impression qu’on me les serrait d’une façon atroce et vigoureuse, après on m’a cassé un pied, et on m’a balancé un coup de pied sur le visage, tu vois la cicatrice? » « En prison, j’avais côtoyé des gens de Ennahdha, qui se disaient scandalisés par le traitement qui nous était réservé, mais après, une fois arrivés au pouvoir, ils n’ont même pas exprimé une parole en faveur de la modification de la loi 52, ou du moins éliminé la machine des analyses forcées, et pourtant les islamistes avaient expérimenté la torture sur leur propre peau » F.L a préparé un dossier médical pour dénoncer ce qu’il avait subi, mais les policiers l’ont menacé de le faire condamner à 10 ans de prison, s’il s’obstinait à porter plainte ou à parler, et ceci a continué en 2012, même après la révolution. Si ceci est le traitement infligé, à un simple « weld el houma » que pouvait-il bien arriver à un dealer de hash qui décidait de ne pas payer la rançon aux policiers ? Au cours du mois de novembre 2013, Walid Denguir, un petit trafiquant de Bab el Jdid, trouvait la mort dans un poste de police où il fût amené. Les photos de son cadavre montraient des signes évidents de tortures, il avait eu une prise de bec avec les policiers « gangsters » qui monopolisaient le trafic d’alcool et de drogue dans la région, en particulier avec leur chef, le dénommé Faouzi Lembi, qui sera obligé de quitter le quartier après des jours et des jours de manifestations et protestations, parfois violentes, devant chez lui. Mais on arrivera à dire que la mort de walid, n’était que le résultat d’une overdose d’haschish !!!! Une enquête fût ouverte par le ministère de l’intérieur, mais jusqu’à ce jour elle ne semble avoir tiré au clair les circonstances de la mort de walid, et encore avoir conduit à une quelconque mise en accusation.

Graffiti à Bab Jdid, Walid Danguir Photo: Patrizia Mancini
Graffiti à Bab Jdid, Walid Danguir Photo: Patrizia Mancini

Si à l’étranger, les arrestations de rappeurs et d’artistes, ont eu beaucoup d’échos, entraînant de fortes mobilisations et des mouvements de soutien, et ceci est de toute façon positif pour la lutte contre la loi 52, il convient de rappeler que les arrestations des gens moins connus ne suscitent aucune réaction. Les anonymes, ceux qui ne pourraient faire l’objet d’articles « succulents » en défense de l’art et de la liberté d’expression dont raffolent les médias occidentaux, sont ainsi laissés à la marge et n’intéressent personne. Du moment qu’il a été démontré que la loi 52 servait à réprimer la contestation, et cherchait à faire taire ceux qui dénoncent les méfaits du pouvoir comme cela a été le cas en septembre 2013 pour Nejib Abidi, Yahia Dridi, Abdellah Yahya, Slim Abida, Mahmoud Ayad et Skander Abid (dont on a parlé dans un article intitulé : la stratégie de la panique ne fait pas peur aux jeunes et aussi dans »État de droit? Des artistes arrêtés pour occulter le scandal du trafic de la morte ») il est tout autant vrai, qu’elle reste aussi un instrument policier de chantage vis-à-vis des déshérités et des plus faibles, amenant en même temps délinquance et dégradation sociale dans leurs quartiers via les trafics illégaux gérés directement par les policiers ! Mais en plus, celui qui vient à être emprisonné pour avoir fumé un joint, est sciemment mis en compagnie de délinquants ayant commis des crimes autrement plus graves, et il se retrouve souvent à reproduire leurs crimes une fois dehors, il faut d’ailleurs rajouter, qu’un article seul article ne serait pas suffisant pour décrire l’état des prisons tunisiennes !

Voix contre

Au lendemain de la révolution, la parole se libère, en mai 2011, la première voix à se lever contre la loi 52 et pour la légalisation des drogues « douces » fût celle du Parti Pirate en Tunisie avec Slim Amamou, bloggeur et fameux ex-sous-secrétaire d’état auprès du ministre pour la jeunesse du premier gouvernement post-révolution. En 2012, est lancée une première tentative de structurer un mouvement autour de cette problématique, traditionnellement tabou en tunisie. Un groupe a été créé sur facebook, « tous unis pour la légalisation du cannabis », qui arrivera à avoir plus de 4000 fans en très peu de temps, mais à la manifestation du 18 février devant l’assemblée nationale, les 700 personnes qui demandent la légalisation du cannabis, viennent à être dispersées par la pôlice. La semaine suivante, trois rappeurs liés au mouvement, sont arrêtés alors qu’ils consomment dans une maison privée, et de sporadiques sit-in se produiront pour dénoncer l’arbitraire de la loi 52. En 2013, à la suite de l’arrestation d’autres rappeurs, et de Néjib abidi, on a cherché une nouvelle fois à sensibiliser l’opinion publique tunisienne autour de cette question ! Entre temps et pour la première fois dans l’histoire de la tunisie, un simple citoyen, Souhail Bayoudh, lui aussi un « weld el houma » de Bab el Khadhra met en ligne quelques vidéos de témoignages de consommateurs habituels de cannabis, qui à visage découvert, en y mettant littéralement la face, racontent la quotidienneté du rite de « fumer » dans leur quartier, et les abus qu’ils subissent de la part des policiers. La conception est originale, comme un soap-opera en plusieurs épisodes, Souheil publie sa série de vidéo « Matetfarjouch fina », qui enregistrent un succès certain auprès des internautes. Le leitmotiv des vidéos : la légalisation de la zatla, basta avec el aaam et la vespa (en référence à l’année de prison et l’amende de 1200 dinars, prix d’une moto vespa). « Ils ont trouvé le courage de témoigner » nous dit Souhail « parce qu’ils savaient que, comme eux, moi aussi je viens des vieux quartiers de la médina, ces quartiers dont la culture a été chamboulée par l’arrivée en masse de citoyens qui venaient d’une ville de l’intérieur du pays « Jelma ». « Ce fût ben ali qui facilita cet exode vers nos quartiers, et la famille trabelsi de sa femme, mit entre leurs mains le commerce de la pacotille chinoise. » « Les codes moraux et comportementaux différents et divergents, provoquent jusqu’à aujourd’hui des confrontations violentes entre autochtones et nouveaux arrivants….ainsi beaucoup des habitants de la médina se sont transférés ailleurs. » « Mais les jeunes qui fument ne dérangent personne, ils se réunissent dans la maison d’un ami autour d’un thé et un joint. » « Moi personnellement je considère que cette loi reflète aussi le moralisme vis-à-vis de la notion de plaisir du corps, qu’on cherche par tous moyens à cacher et à réprimer » Souhail a lancé ses derniers jours son association « Forza Tounes » dont les objectifs sont entre autre de relancer un débat national sur la loi 52.

Les vidéo de Souhail Bayoud:

Au cours du mois de février 2014 a été lancée aussi l’initiative « Al Sajin 52 » (prisonnier 52), dont l’un des participants n’est autre que l’avocat Ghazi Mrabet, impliqué depuis longtemps dans la défense des activistes et rappeurs. Le 15 mars dernier un débat animé organisé par le groupe chez Nawaat a vu la confrontation de deux visions différentes vis-à-vis de la question (réformer la loi ou dépénaliser la consommation ?) Certains médecins ont parlé de la zatla comme d’une drogue nocive à la santé, qui aménerait à la dépendance et à la tolérance, provoquant la réponse irritée des jeunes consommateurs, qui chiffres à l’appui, ont cité l’alcoolisme, et des substances stupéfiantes présentes dans certains médicaments légalement vendus en pharmacie, comme cause principale de dangers pour la santé, bien plus graves et supérieurs à celui de l’haschisch. Le groupe promoteur a envoyé une lettre au premier ministre Mehdi Jomaa par laquelle ils demandent une confrontation avec la société civile pour modifier la loi 52.

3 ans après la révolution populaire qui a chassé le dictateur, aucune révision sérieuse n’a été entamée de la législation tunisienne, et les méthodes policières restent les mêmes d’avant la révolution, avec un acharnement sadique contre les jeunes ! 30 % de la population carcérale tunisienne est composée de personnes accusées de consommation de drogues. Quant aux cures de désintoxication, il faut savoir que la majeure partie des centres de cure ont été fermés. Il est urgent que s’ouvre enfin un débat serein et constructif sur la loi 52, de la part de toutes les couches de la population et des catégories sociales impliquées dans cette problématique.

Patrizia Mancini

Traduit de l’italien par Ghazi DALI @ghadi khir

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