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Libérez Abdallah Yahya, Yahya Dridi, Slim Abida, Mahmoud Ayed & tous les anonymes #AlSajin52 !

Depuis plus de six mois, on aura tout dit et tout entendu sur l’affaire des jeunes cinéastes arrêtés le 20 septembre 2013 au domicile de Nejib Abidi. Et depuis 6 mois, si les langues se sont déliées dans l’ombre, le silence tel une chape de plomb, a maintenu le flou, les fausses informations et la rumeur… une « non médiatisation » organisée, voulue, pour que cette fameuse rumeur, maladie pernicieuse, puisse laisser croire qu’il ne s’agissait là que d’une énième histoire de consommation de cannabis, presque « normale » dans ces milieux « d’artistes gauchisants ».

Revenons sur l’affaire. Le 19 septembre 2013, des personnes s’introduisent au domicile de Nejib Abidi, rue du Cap Vert, petite rue située derrière la grande synagogue de l’avenue de la Liberté, pourtant surveillée en permanence par des policiers, pour ne voler « que 2 disques durs » contenant des centaines d’heures de rushs.

Le lendemain, dans la nuit du vendredi 20 au samedi 21 septembre, vers 4h du matin, une équipe de policiers arrive en force, sans mandat d’amener, sans ordre de perquisition, sans ordre du procureur de la république, et arrête les sept personnes présentes : Nejib Abidi, Amal Amraoui, une autre jeune fille dont nous respecterons l’anonymat pour sa famille, Skander Ben Abid, Yahya Dridi, Mahmoud Ayed et Slim Abida.

Pendant la perquisition qui a lieu sur le champ, les policiers saisissent un 3ème disque dur, de l’argent et des papiers (carte de séjour française, livret de famille, billet de bateau)… enfin, « saisissent » n’est pas le mot juste, puisque tous ces éléments n’ont pas été mentionnés sur le PV et n’ont jamais reparu. On peut donc parler de vol, clairement mentionné par les intéressés pendant les interrogatoires et dès la première audition du juge d’instruction, mais qui n’a pas donné lieu à des poursuites judiciaires ou pour le moins à une enquête interne auprès des représentants de la loi impliqués.

Pourquoi ces jeunes étaient-ils réunis ? Parce qu’ils fêtaient le départ prévu pour le lendemain de Yahya Dridi qui rejoignait son épouse afin de s’installer en France et parce que les trois derniers cités finissaient avec Abdallah Yahya, la bande son du documentaire « Le retour » sélectionné pour le festival international du film des droits de l’Homme de Tunis, dont la projection était programmée pour le 27 septembre 2013, soit une semaine plus tard.
Peu de temps avant l’arrivée des policiers au domicile de Nejib, Abdallah Yahya avait décidé de rentrer. C’est lui qui a été appréhendé en premier, sur l’avenue de la Liberté, et quand les sept autres l’ont rejoint au poste de la rue Colonia, Abdallah présentait clairement des marques de violences physiques. Ces violences, dont les 8 personnes arrêtées témoignent, et dont elles ont fait mention devant le juge d’instruction ont donné lieu à des premières déclarations extorquées sur lesquelles ils sont revenus. Devant les accusations des policiers prêts à leur faire avouer tout et n’importe quoi, les artistes ont vite compris qu’on essayait de les faire plonger sous des prétextes faciles à faire avaler au plus grand nombre tel que la consommation et le trafic de cannabis.

Ah, cette histoire de zatla qui défraye tant la chronique : pas de cannabis au domicile de Nejib, rien sur les sept personnes arrêtées dans l’appartement…rien sauf quelques grammes que la police dit avoir trouvé sur Abdallah bien que ce dernier ait affirmé que ce sont les policiers eux-mêmes qui ont monté tout cela.

Les 8 ont été transférés à Bouchoucha où ils ont fait 6 jours de garde à vue dans des conditions terribles avant d’être amenés le 27 septembre devant le juge d’instruction. Première grosse surprise, le tout premier PV d’audition a mystérieusement disparu ! Puis, le juge a fait comprendre aux avocats qu’il valait mieux oublier l’aspect « saisie » ou vol qualifié (appelez le comme vous voudrez) dans l’intérêt des clients.

A l’issue de cette première journée d’audition, quatre personnes ont été libérées en conditionnelle : Nejib, Amal, l’autre jeune fille et Skander. Pour les autres, Abdallah Yahya, Yahya Dridi, Slim Abida et Mahmoud Ayed, c’est un aller direct pour la prison civile de Mornaguia qui a été ordonné sur la base de résultats d’analyses, bien que rien n’ait été fait dans le respect des procédures légales puisque des policiers se sont présentés à l’hôpital avec des urines récupérées, d’après eux, auprès des suspects !

Dès le début de cette affaire donc, des zones d’ombre et de non droit sautent aux yeux. Les avocats n’ont cessé de demander des contre analyses, mais sans succès.

Le procès qui a eu lieu le 27 janvier, a été révélateur de tous les manquements, de tous les vices de forme et de procédure qui entachent l’affaire. Mais malgré le non respect total du droit, bien que les plaidoiries des avocats, aient démontré que tout ça n’était que le résultat combiné d’une volonté politique et d’une vengeance policière, la juge a prononcé pour les quatre détenus une peine d’une année.

Il est temps de se poser les bonnes questions. Que pouvait-il y avoir d’aussi intéressant dans ces disques durs ? Pourquoi des policiers ont-ils fait irruption au domicile privé d’un citoyen, sans ordres, alors qu’il n’y avait ni bruit, ni événement particulier ?

Dans les disques durs, il y avait des images tournées en 2012 sur les disparus de Lampeduza, et de quoi déranger un bon nombre de personnes… comme des témoignages sur l’implication de la police de Kabaria dans le départ de centaines de tunisiens vers l’Italie. Non seulement les policiers organisent eux même la montée dans les bateaux de la mort mais exigent au passage une « rachoua » en plus de celle demandée par le passeur. Des policiers seraient même montés à bord avec leurs armes de service et partis jusqu’en Italie d’après d’autres témoins. L’enquête menée par les cinéastes a démontré qu’il y aurait eu un accord entre les autorités italiennes et les autorités tunisiennes pour cacher une bavure côté italien à l’arrivée des bateaux. C’est ce que dénonce « Bazar », le film de Nejib Abidi, qui était en passe de sortir au moment de leur arrestation.
Par ailleurs, ces jeunes artistes engagés, ne s’étaient pas arrêtés là. Ils ont depuis plus de deux ans multiplié les actions militantes, créer le MJR, mouvement des jeunes révolutionnaires, mobilisé des milliers de jeunes au moment du sit-in du Bardo à l’été 2013. Ils ont tourné un documentaire sur l’assassinat de Chokri Belaid, et venaient de finir un très beau documentaire, « Le retour », d’Abdallah Yahya qui raconte les violentes descentes de police la nuit dans un petit village, El Omrane, l’injustice, encore et toujours… Si on ajoute à cela que Nejib Abidi et Yahya Dridi avait fondé l’association et radio contestataire Chaâbi*(1), empêchée d’émettre avant même qu’elle ait commencé, que leur producteur pour les images citées n’est autre que Nasredine Shili, lui-même incarcéré fin août 2013 pour avoir jeté un œuf sur le ministre de la culture, cela fait beaucoup de coïncidences, beaucoup trop !!!

D’ailleurs, les artistes se savaient surveillés depuis le début du mois d’août, quand leur présence au sit-in du Bardo, et le rejet affiché de tous les partis politiques existants avaient éclaté au grand jour, faisant poindre à l’horizon pour le gouvernement la peur d’une nouvelle “révolution”.

Alors, venir après tout ça, dans les conditions déjà expliquées, comme des cow boys sans foi ni loi pour arrêter des jeunes dans un espace privé sous prétexte de consommation de cannabis semble être une boutade digne d’un conte pour enfants naïfs. Un cadre de la sûreté nationale m’a affirmé très récemment, que par ailleurs, certains des policiers qui ont arrêté les gars ce soir-là seraient eux-mêmes sous les verrous pour trafic de stupéfiants !

Il y a dans cette affaire trop de tours de passe-passe, trop de ramifications politiques et policières pour qu’on accepte d’avaler cette couleuvre transformée en boa ! D’autant que certains instrumentalisent leur incarcération pour faire changer la loi, certes injuste, sur le cannabis, créant ainsi toujours plus l’amalgame.

Mais comme si tout cela n’était pas suffisant, le premier avocat a décidé SEUL, contre l’avis des autres avocats du comité de défense spontané dont il faisait partie, contre la volonté des familles et CONTRE la décision des 4 prisonniers de déposer une demande d’appel. Ce qui est bien sûr contraire au droit. En faisant cela, il nous a tous « PRIS EN OTAGES » puisque plus aucun autre recours n’était désormais possible, ni demande de grâce, ni demande de libération conditionnelle, ni mesure d’aménagement de la peine. Généralement, le jugement d’appel intervient maximum dans les 10 jours après le dépôt pour les détenus incarcérés. Mais 2 mois après le rendu du verdict et le dépôt de l’appel, rien n’a été fait par l’avocat pour qu’il y ait effectivement appel, le dossier était même encore tout dernièrement au tribunal de première instance au lieu d’être à la chambre d’appel.

Nous les familles avons donc décidé de nous battre et de refuser l’inadmissible. Sans vouloir discuter plus sur le fond de l’affaire, nous avons décidé de faire respecter nos droits, nos décisions et bien sûr celles des garçons qui n’ont cessé de clamer qu’ils ne veulent pas faire appel car, tout le monde le sait, pour ce genre de peine avec ce chef d’inculpation, cela ne servira à rien. Nous avons donc déposé une plainte et une demande officielle auprès du Procureur général de Tunis afin de faire annuler la demande d’appel. Nous avons parallèlement officiellement signifié le premier avocat, comme nous l’autorise l’article 42 du code de procédure pénale, qu’il ne nous représente pas et que nous ne souhaitons plus qu’il intervienne dans cette affaire. Il ne s’agit nullement d’un passe-droit ou d’un traitement de faveur, mais juste de pouvoir faire respecter le droit et nos droits à choisir plutôt que de subir.

C’est notre droit donc, maintenant que les garçons ont effectué la moitié de la peine, de demander une grâce ou une libération. Et c’est à ce titre que nous nous battons, que nous demandons à notre ministre de tutelle, Monsieur le Ministre de la Culture, de nous aider dans cette voie.

Florence Pescher-Dridi, Léila Abida, Dalila Ayed, Latifa Manaï, Mondher Yahya.

*(1)Nejib Abidi est le président de l’association, Yahya Dridi le secrétaire général.